Taper « femme en uniforme militaire » dans un moteur de recherche, c’est ouvrir la porte à deux mondes qui se croisent rarement : d’un côté des dizaines de milliers de photos d’archives et de banques d’images — Getty en recense à lui seul plus de 74 000, des portraits de soldates aux défilés du 9 mai en Russie —, de l’autre une question très concrète que se posent les intéressées elles-mêmes : comment cet uniforme a-t-il évolué, combien coûte-t-il, et pourquoi reste-t-il si mal adapté aux femmes ? Faisons le tour du sujet.
Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit
Les femmes n’ont pas attendu le XXe siècle pour porter la tenue militaire. Dès la guerre d’Indépendance américaine, certaines endossaient déjà l’uniforme, ouvrant la voie à celles qui servent aujourd’hui — un héritage que la bibliothèque de l’Army War College a documenté dans une bibliographie dédiée. Pendant longtemps, pourtant, la majorité des femmes attachées aux armées travaillaient sans tenue réglementaire : blanchisseuses, cuisinières ou infirmières de l’US Army, elles étaient soumises au règlement militaire et partageaient les privations des soldats, logement précaire compris, sans jamais recevoir d’uniforme.
La Première Guerre mondiale change la donne. Le National Museum of American History classe les tenues féminines de l’époque en trois grandes familles : le tailleur veste-jupe, les culottes ou combinaisons de travail, et les robes ou tabliers. Cousues à la maison ou achetées en magasin, elles s’inspiraient très visiblement des uniformes masculins américains et alliés, avec une touche empruntée à la mode civile.
Au Canada, le parcours est similaire : avant 1914, l’expérience militaire féminine se limitait à une poignée de femmes — douze infirmières et religieuses anglicanes lors de la résistance du Nord-Ouest en 1885 —, avant les mobilisations massives de 1914-1919 puis de 1941-1945.
La Seconde Guerre mondiale, le grand tournant
C’est bien 1939-1945 qui fait basculer les choses. Côté britannique, trois services accueillent les volontaires : l’Auxiliary Territorial Service (ATS), la Women’s Auxiliary Air Force (WAAF) et le Women’s Royal Naval Service (WRNS) — dont l’uniforme, réputé le plus élégant, était le plus convoité de tous. Ces tenues restaient proches du vestiaire civil, au point de susciter une vraie admiration dans la population.
Aux États-Unis, près d’un demi-million de femmes servent en uniforme sur les deux théâtres d’opérations, entre les pilotes des WASP, le Women’s Army Corps et les WAVES de la marine. Après-guerre, l’institutionnalisation suit : le Women’s Army Corps garde ses propres tenues de 1942 à 1978, avec un uniforme de service saisonnier (jupe, chemise, cravate, calot) pour les personnels administratifs, et l’Army Uniform Board approuve en mars 1959 le premier des deux uniformes verts féminins, le tailleur « green cord ».
Ailleurs, l’ouverture a été plus tardive. En Grèce, les académies militaires sont restées fermées aux femmes jusqu’en 1990, les premières marines n’ont embarqué qu’en 2000, rappelle la Revue de l’OTAN. À Singapour, quelque 140 pionnières ont rejoint les rangs pour assurer la défense de la cité-État, à contre-courant d’un métier perçu comme exclusivement masculin.
Comprendre les uniformes actuels
Aujourd’hui, les femmes représentent environ 17 % des effectifs d’active américains, et chaque armée décline ses tenues en plusieurs catégories. L’US Army distingue les classes A, B et C : la classe A correspond à la tenue de service complète, la B en est une version allégée, la C désigne les tenues de travail. L’Army Service Uniform masculin associe par exemple veste et pantalon « Army Blue », chemise blanche, cravate et béret noir ; une troisième tenue de service est d’ailleurs en cours de déploiement auprès des nouvelles recrues.
Pour les grandes occasions, place au « mess dress » : veste habillée proche du blazer, pantalon ou jupe pour les femmes, chaussures de ville. Chez les Marines, la tenue de cérémonie se compose d’un manteau de laine noire, d’un pantalon — ou d’une jupe en option —, d’une chemise blanche et d’une cravate, remplacée par un tour de cou pour les femmes ; la veste masculine est croisée à six boutons dorés, la féminine droite à quatre boutons.
Le « pink tax » : quand l’uniforme coûte plus cher aux femmes
C’est le sujet qui fâche. Un rapport d’audit gouvernemental américain a chiffré ce que beaucoup constataient : les femmes militaires paient au moins deux fois plus de leur poche que leurs homologues masculins pour leurs uniformes. Une soldate avec vingt ans d’Army a probablement déboursé plus de 8 000 dollars ; chez les Marines, une engagée peut payer sur sa carrière près de dix fois ce qu’un homme dépense. En cause, notamment, des articles féminins — escarpins, sacs, maillots de bain réglementaires — exclus de la liste des équipements remplacés gratuitement.
Le Congrès s’est emparé de la question : en octobre 2021, la sénatrice Maggie Hassan a déposé une proposition de loi visant précisément à corriger cette « taxe rose » militaire.
Des tenues enfin pensées pour les femmes
Longtemps, les femmes ont dû se contenter de versions « unisexes » — en réalité masculines — simplement retaillées. Un rapport de groupes de discussion de 2008 pointait déjà que les treillis ACU, conçus pour des hommes, tombaient mal sur les morphologies féminines ; l’Army Uniform Board a financé dès 2009 la recherche d’un uniforme spécifiquement féminin, et les fabricants privés ont suivi le mouvement, du pantalon tactique au polo réglementaire.
Les règlements évoluent aussi. En janvier 2021, l’US Army a annoncé des révisions majeures de sa réglementation : queue de cheval, vernis à ongles et rouge à lèvres sont désormais autorisés. Depuis octobre 2021, les soldates disposent en outre d’un an après un accouchement avant de devoir reporter la tenue de cérémonie. Des ajustements bienvenus, car les contraintes du quotidien restent réelles : être une femme sous l’uniforme, c’est cumuler les standards d’apparence de l’institution et ceux de la société, comme le racontent nombre de vétéranes — sans oublier les questions plus lourdes de harcèlement régulièrement médiatisées.
Reste le chantier de la représentation. Des think tanks comme Brookings plaident pour élargir l’attractivité du service militaire et améliorer directement la place des femmes dans les rangs. L’uniforme, dans cette histoire, n’est pas un détail : c’est le symbole le plus visible d’une intégration encore inachevée — et le fil qui relie les couturières de 1917 aux soldates d’aujourd’hui.