Un défilé sans fanfare, c’est un peu comme un feu d’artifice sans bruit. Les cuivres qui claquent, le pas cadencé, et surtout ces uniformes éclatants qui accrochent l’œil de loin : tout l’apparat repose là-dessus. Mais d’où viennent ces tenues, qui les fabrique, et lesquelles marquent vraiment les esprits ? Petit tour d’horizon, de Vienne à Nairobi en passant par les stades américains.
Une origine purement militaire
Les premières véritables fanfares étaient des formations d’armée. Elles accompagnaient les troupes en campagne, rythmaient les marches et donnaient du panache aux cérémonies. Cet héritage explique pourquoi, aujourd’hui encore, la plupart des uniformes de marching bands ressemblent à s’y méprendre à des tenues de soldats — vestes croisées, galons, épaulettes et coiffes hautes. On note d’ailleurs des différences sensibles entre les traditions européennes et américaines, les pipe bands écossais et irlandais restant parmi les formations les plus reconnaissables au monde avec leurs kilts et leurs tenues codifiées.
Aux États-Unis, le lien avec l’armée a longtemps été institutionnel. Beaucoup de fanfares universitaires étaient rattachées au programme ROTC de leur établissement. La Spartan Marching Band de Michigan State, fondée en 1870, ne comptait à l’origine que dix musiciens — tous vétérans de la guerre de Sécession. Le groupe est resté intégré au ROTC jusque dans les années 1940, et il a fallu attendre 1952 pour qu’il reçoive son premier uniforme non militaire.
Le tournant vers le spectacle date de 1907 : cette année-là, les Marching Illini investissent le terrain à la mi-temps d’un match de football, inaugurant le tout premier halftime show de l’histoire. Les tenues gardaient leur coupe militaire, mais les couleurs et emblèmes de l’école faisaient leur apparition. La même année, la fanfare de Purdue brisait la formation militaire traditionnelle pour dessiner une lettre sur le terrain — le fameux Block P, imaginé sous la direction de Paul Spotts Emrick, une idée reprise depuis par des fanfares du monde entier.
Des tenues historiques devenues légendaires
Certains uniformes sont entrés dans l’histoire. La tenue de gala blanche et rouge de l’empereur François-Joseph, datée de 1910, celle d’un feld-maréchal autrichien, reste une référence absolue en matière de faste impérial. Plus proche de nous, la garde du palais sous Nixon fit sensation en janvier 1970 : la division en uniforme du Secret Service dévoila des tuniques blanches croisées à galons dorés, coiffées de shakos rigides à visière, en remplacement des tenues noires portées jusque-là lors des cérémonies. L’accueil fut, disons, mitigé.
L’US Army Band « Pershing’s Own » offre à elle seule un condensé d’histoire vestimentaire : uniformes bleu ardoise pendant la Seconde Guerre mondiale, puis diverses tenues vert olive incluant les blousons « Ike », le fameux « Pershing’s Gray », avant l’adoption en 1949 du dress blue réglementaire de l’armée, agrémenté d’une aiguillette jaune.
Et si l’on parle de prestige mondial, difficile d’ignorer les Royal Guards britanniques, avec qui les touristes de passage à Londres se photographient sans relâche. Sur le continent africain, la fanfare de la GSU kényane, qui s’est produite à la Foire internationale de Nairobi en 2019, s’est taillé une solide réputation et figure régulièrement parmi les meilleures formations du monde.
Le shako, roi des couvre-chefs
Impossible d’évoquer ces uniformes sans parler du shako, cette coiffe haute et rigide héritée des armées du XIXe siècle. De nombreuses fanfares de lycées et d’universités américaines l’ont conservé dans leur grande tenue. Au sein des Forces canadiennes, Les Voltigeurs de Québec sont autorisés à porter un shako vert foncé avec l’uniforme de cérémonie. Aux États-Unis comme aux Philippines, il coiffe aussi couramment les fanfares civiles et les drum corps.
Des fabricants spécialisés perpétuent ce savoir-faire. Bayly Hats, par exemple, produit aux États-Unis des chapeaux d’uniforme, casquettes, shakos et plumets destinés à la police, l’armée, les pompiers, les compagnies aériennes et les fanfares du monde entier — la fabrication locale garantissant un niveau de qualité constant. En Californie, Peacocks Marching World, installé à Goleta, équipe depuis des années fanfares, color guards, équipes de drill et drum majors en coiffes et accessoires.
Qui fabrique les uniformes aujourd’hui ?
Le marché est dominé par quelques maisons historiques. DeMoulin Bros., fondée en 1892, fabrique des uniformes entièrement sur mesure pour des ensembles musicaux du monde entier, à partir de tissus développés spécifiquement pour résister aux exigences des fanfares actuelles. Fred J. Miller Inc. mise de son côté sur la griffe CESARIO™ : les créations exclusives de Michael J. Cesario cherchent à capter l’identité de chaque formation et à respecter ses traditions tout en apportant un regard neuf à chaque projet — ses modèles rouges comptent parmi les plus demandés.
Bandmans, autre acteur reconnu, propose des vestes de défilé personnalisées conçues avec des machines de dernière génération, à des tarifs qui restent accessibles, avec des visuels retravaillés par imagerie numérique avant production. Pour les budgets serrés, le marché de l’occasion est étonnamment fourni : Marchinglinks écoule en dépôt-vente des lots complets d’uniformes peu portés — des ensembles de 100 à 250 pièces en bleu, blanc et marine, en rouge, noir et argent, ou encore en bordeaux et orange — stockés dans un entrepôt de Pennsylvanie centrale et disponibles à la location comme à l’achat, que vous en cherchiez deux ou deux cents. Des plateformes comme Alibaba complètent l’offre à l’international, avec des tenues d’officier de marine en laine, des uniformes de pipe band et des vestes de fanfare vendues à la pièce dès une douzaine de dollars, moyennant de grosses quantités minimales.
La compétition, vitrine des plus belles tenues
C’est en concours que ces uniformes prennent tout leur sens. La World Association of Marching Show Bands (WAMSB), organisation internationale à but non lucratif, met en relation des fanfares du monde entier et organise des épreuves régionales qualificatives pour son championnat du monde annuel. Aux États-Unis, les circuits scolaires font vivre la discipline : les Marching Bolts du lycée de Millville ont récemment signé un score historique de 91,24, pulvérisant un record d’école vieux de 25 ans et décrochant le titre de champions du Tournament of Bands (Région 1, groupe 4A), assorti des prix du meilleur visuel et de la meilleure color guard, au terme d’une saison à huit premières places.
Les universités soignent aussi leur image. En septembre 2015, la Wildcat Marching Band de l’université du Kentucky a dévoilé de nouveaux uniformes au look volontairement rétro pour ses quelque 250 musiciens, en écho à la rénovation du Commonwealth Stadium — preuve que la tenue reste un enjeu d’identité autant que d’esthétique.
Chaque branche de l’armée américaine entretient d’ailleurs ses propres formations musicales, du jazz à l’orchestre symphonique en passant par la fanfare de défilé. Et pour qui passe par Washington, le Old Guard Fife and Drum Corps de l’US Army et le Silent Drill Team des Marines valent le détour à eux seuls. Entre tradition militaire et créativité contemporaine, l’uniforme de fanfare n’a pas fini de faire le spectacle.